Droit des Affaires

Classement rémunéré et pratique commerciale trompeuse

11 min de lecture
Classement rémunéré et pratique commerciale trompeuse

Un classement dont le rang s’achète reste licite, à une condition : le lecteur doit savoir que ce rang est payé. Le code de la consommation impose d’afficher les critères de classement et l’existence d’une rémunération qui les influence. Présenter ensuite cette place comme une distinction obtenue au mérite constitue une pratique commerciale trompeuse.

Ce que la loi impose d’afficher sur un classement payant

Le code de la consommation ne condamne pas le principe d’un classement rémunéré. Il condamne le silence autour de son mécanisme. L’article L. 111-7 vise l’opérateur de plateforme en ligne, c’est-à-dire toute personne proposant à titre professionnel un service de communication au public en ligne reposant sur le classement ou le référencement de contenus, de biens ou de services proposés par des tiers, ou sur la mise en relation de plusieurs parties.

Ce statut déclenche une obligation de transparence précise. L’opérateur délivre au consommateur une information loyale, claire et transparente sur les conditions générales d’utilisation du service, sur les modalités de référencement, de classement et de déréférencement, et sur l’existence d’une relation contractuelle, d’un lien capitalistique ou d’une rémunération à son profit, dans la mesure où ces éléments influencent le classement.

Le texte n’exige pas la publication de l’algorithme. Il exige de dire ce qui détermine le rang, et de dire si quelqu’un paie pour le déplacer. Cette nuance sépare le secret d’affaires légitime de la dissimulation sanctionnable.

Les critères de classement et leur ordre d’importance

L’article L. 121-3 du code de la consommation ajoute une couche. Lorsque le consommateur peut rechercher des produits proposés par différents professionnels ou particuliers à partir de mots-clés ou d’autres données, les informations relatives aux principaux critères de classement des produits et à leur ordre d’importance sont réputées substantielles. Le même texte précise où cette information vit : une rubrique de l’interface en ligne, directement et facilement accessible depuis la page où les résultats apparaissent.

La qualification a des conséquences immédiates. Une information substantielle omise, dissimulée ou fournie de façon inintelligible, ambiguë ou à contretemps fait basculer la pratique en omission trompeuse, sans qu’aucune intention de nuire ait à être démontrée. Enterrer le mécanisme de classement dans une page de mentions générales ne remplit donc pas l’obligation.

La rémunération qui déplace le rang

Écrire « certains partenaires nous rémunèrent » ne suffit pas toujours. La question utile au lecteur porte sur l’effet de cette rémunération : change-t-elle l’ordre affiché, et dans quelle proportion ?

Quelques éditeurs poussent cette logique jusqu’à son terme : un classement français ouvertement payant annonce ainsi sur sa page d’accueil qu’il ne repose ni sur un jury, ni sur un algorithme, ni sur un tirage au sort : le rang correspond à la somme versée, chaque euro s’ajoutant de façon cumulative au total, et le ticket d’entrée s’élève à trente centimes. L’inscription achète un nom, une punchline d’une ligne et un lien vers le site, rien de plus. Le visiteur dispose donc de tout ce que la loi demande d’afficher avant même de lire la première position.

Ce cas éclaire la règle par l’extrême. Entre l’opacité totale et l’affichage intégral, la plupart des dispositifs occupent une zone intermédiaire où l’information existe mais reste enfouie. Les contrôles administratifs se concentrent sur cette zone grise, bien plus fournie que les deux extrêmes.

Chemises cartonnées de couleurs unies empilées sur une table de réunion en bois clair

Publicité identifiable : où passe exactement la frontière

Une mise en avant payante reste de la publicité. L’article 20 de la loi pour la confiance dans l’économie numérique du 21 juin 2004 pose la règle générale : toute publicité accessible par un service de communication au public en ligne doit pouvoir être clairement identifiée comme telle et rendre clairement identifiable la personne pour le compte de laquelle elle est réalisée.

Le code de la consommation double cette exigence du côté du consommateur. L’article L. 121-2 qualifie de trompeuse la pratique dont la personne pour le compte de laquelle elle est mise en œuvre n’est pas clairement identifiable. L’article L. 121-3 vise, lui, la pratique qui n’indique pas sa véritable intention commerciale, dès lors que celle-ci ne ressort pas déjà du contexte. La règle de la publicité identifiable ne dépend donc ni du format ni du support.

La liste de l’article L. 121-4 durcit encore le trait. Y figurent le fait d’utiliser un contenu rédactionnel financé par le professionnel pour promouvoir un produit sans l’indiquer clairement, et le fait de fournir des résultats de recherche sans informer clairement du paiement obtenu d’un tiers pour un meilleur classement. Ces comportements comptent parmi les pratiques réputées trompeuses en toutes circonstances : aucune démonstration d’un effet concret sur le consommateur n’est exigée.

Le cadre vient largement de l’Union européenne. La directive de 2005 sur les pratiques commerciales déloyales fournit le socle des articles L. 121-1 et suivants. Le règlement européen de 2019 promouvant l’équité et la transparence pour les entreprises utilisatrices de services d’intermédiation en ligne oblige ces services à décrire les principaux paramètres déterminant le classement et à expliquer les possibilités d’influer activement sur ce classement moyennant rémunération, ainsi que les effets relatifs de ces possibilités. Le règlement sur les services numériques impose de son côté que la publicité diffusée sur une plateforme soit identifiable comme telle, avec l’indication de la personne pour le compte de laquelle elle est présentée et de celle qui l’a financée.

Les obligations se répartissent selon la situation, et elles se cumulent dès qu’un même dispositif relève de plusieurs textes.

SituationInformation due au lecteurFondement
Plateforme de classement ou de mise en relationModalités de référencement, de classement et de déréférencementCode de la consommation, article L. 111-7
Rang influencé par une rémunération ou un lien capitalistiqueExistence de cette relation et de son influence sur le classementCode de la consommation, article L. 111-7
Recherche de produits par mots-clésPrincipaux critères de classement et leur ordre d’importance, dans une rubrique accessible depuis les résultatsCode de la consommation, article L. 121-3
Résultat de recherche payé par un tiersIndication claire du paiement obtenu pour un meilleur classementCode de la consommation, article L. 121-4
Publicité diffusée en ligneIdentification de la publicité et de la personne pour le compte de laquelle elle est réaliséeLoi pour la confiance dans l’économie numérique, article 20

Ordinateur portable fermé posé près d’un carnet à couverture unie sur un bureau en bois

Quand une place achetée devient une pratique commerciale trompeuse

Le basculement vers la pratique commerciale trompeuse ne tient pas à l’achat. Il tient au récit construit autour de l’achat. L’article L. 121-1 pose le socle : une pratique est déloyale quand elle contrevient aux exigences de la diligence professionnelle et altère, ou risque d’altérer de manière substantielle, le comportement économique du consommateur normalement informé et raisonnablement attentif et avisé.

Un professionnel qui acquiert une place puis la présente comme une sélection au mérite fabrique précisément cette altération. L’article L. 121-2 vise les allégations, indications ou présentations fausses ou de nature à induire en erreur portant sur l’identité, les qualités, les aptitudes et les droits du professionnel. Une position obtenue contre paiement ne constitue ni une qualité ni une aptitude.

La protection ne s’arrête pas au grand public. L’article L. 121-5 du code de la consommation étend les articles L. 121-2 à L. 121-4 aux pratiques qui visent les professionnels et les non-professionnels. Un dirigeant démarché sur la promesse d’une place « au mérite » dans un palmarès sectoriel relève donc du même régime qu’un consommateur. La précision compte pour les classements professionnels, dont l’audience se compose surtout d’acheteurs et de prescripteurs.

Le vocabulaire qui fait basculer une mention

Certains mots requalifient à eux seuls une ligne payante en distinction :

  • « lauréat », « primé » ou « élu », qui supposent la décision d’un tiers
  • « sélectionné par un jury » ou « retenu par un comité », qui supposent une délibération
  • « certifié » ou « labellisé », qui renvoient à un référentiel et à un organisme
  • « agréé » ou « approuvé par », qui supposent une autorisation formelle
  • « classé parmi les meilleurs », qui suppose une évaluation comparative

L’article L. 121-4 sanctionne exactement ces glissements. Il vise le fait d’afficher un certificat, un label de qualité ou un équivalent sans avoir obtenu l’autorisation nécessaire, et le fait d’affirmer qu’un professionnel ou un produit a été agréé, approuvé ou autorisé par un organisme public ou privé alors que ce n’est pas le cas. Le caractère payant du classement rend la démonstration aisée pour l’enquêteur, puisque la facture existe.

La règle pratique tient en une phrase. Décrivez ce que vous avez acheté, jamais ce que vous n’avez pas gagné. « Nous figurons dans un classement dont le rang dépend de la contribution versée » reste exact. « Nous sommes classés parmi les meilleurs acteurs du secteur » ne l’est plus.

Main d’adulte tenant un stylo au-dessus d’un bloc-notes vierge sur une table de réunion

Les vérifications à mener avant d’acheter une place

L’opacité de l’éditeur ne protège pas l’annonceur. Quand le dispositif induit le consommateur en erreur, la responsabilité se discute des deux côtés de la transaction. Deux contrôles suffisent à cadrer la décision.

Le premier consiste à ouvrir, avant tout paiement, la rubrique consacrée aux modalités de classement. Cherchez-y trois éléments : les critères retenus, leur ordre d’importance, et la mention explicite de la rémunération lorsqu’elle influence le rang. Un site muet sur son modèle économique fait peser sur vous un risque que vous ne maîtrisez pas. Un site qui annonce son fonctionnement sans détour vous laisse au contraire une base saine pour communiquer.

Cadrer par écrit ce que le prix achète

Le contrat de mise en avant se lit comme n’importe quel accord commercial, et les mêmes clauses essentielles d’un contrat commercial méritent l’attention :

  • la nature exacte de la prestation : emplacement, durée, éléments affichés
  • l’engagement de l’éditeur sur l’affichage du caractère payant du classement
  • les mentions que vous êtes autorisé à reprendre, et celles qui restent proscrites
  • les conditions de retrait et le sort de la mention après la fin du contrat
  • la juridiction compétente en cas de désaccord sur l’exécution

Reste la cohérence avec vos autres supports. Des conditions générales soignées et une rédaction de CGV conformes perdent leur valeur si la page d’accueil affiche une distinction imaginaire. Le contrôle porte sur l’ensemble du discours commercial, pas sur une page isolée.

Classeurs à dos unis alignés sur une étagère de bureau près d’une plante verte

Sanctions encourues et recours ouverts aux concurrents

L’article L. 132-2 du code de la consommation punit les pratiques commerciales trompeuses de deux ans d’emprisonnement et de 300 000 euros d’amende. Le montant peut être porté, de manière proportionnée aux avantages tirés du manquement, à 10 % du chiffre d’affaires moyen annuel calculé sur les trois derniers chiffres d’affaires annuels connus à la date des faits, ou à 50 % des dépenses engagées pour la réalisation de la pratique. Les peines sont aggravées lorsque celle-ci passe par un service de communication au public en ligne.

La DGCCRF recherche et constate ces manquements. Ses enquêtes conduites sur les places de marché ont montré que la mention et la définition des critères de classement des offres comptent parmi les points de non-conformité les plus fréquemment relevés. Un consommateur signale de son côté un dispositif suspect via SignalConso, la plateforme de signalement de la répression des fraudes, dont les remontées orientent le ciblage des contrôles.

Le concurrent lésé dispose d’une voie distincte. Un classement payant présenté comme un palmarès fausse le jeu concurrentiel et ouvre l’action en concurrence déloyale devant la juridiction commerciale, sur le terrain de la responsabilité civile. Les deux voies se cumulent : la première vise la sanction, la seconde la réparation du préjudice. Un dossier documenté, captures d’écran datées à l’appui, pèse lourd dans ce type de contentieux.

Reprendre une mise en avant payante dans sa communication

La mention voyage. Elle passe du site de l’éditeur au vôtre, puis à une plaquette, une signature de courriel, un communiqué. Chaque reprise recrée l’obligation d’information, parce que chaque support s’adresse à un lecteur qui n’a jamais vu la page d’origine ni sa rubrique de transparence.

Deux réflexes limitent le risque. Reprenez la qualification que l’éditeur donne lui-même à son classement, sans l’enrichir d’un vocabulaire de récompense. Et datez la mention : un rang qui évolue au fil des contributions devient inexact dès le lendemain, et une affirmation au présent engage sur une situation que vous ne maîtrisez plus.

Les professions réglementées ajoutent leur propre grille, distincte du droit de la consommation. La communication des avocats obéit ainsi à des règles déontologiques traitées dans notre analyse du référencement d’un cabinet d’avocats, annuaires professionnels compris. Pour tous les autres annonceurs, le socle reste celui du code de la consommation, quel que soit le canal, y compris quand la visibilité se construit par le contenu publié et son positionnement dans Google.

Prochaine étape concrète : relisez vos pages, vos profils et vos supports imprimés, puis surlignez chaque mention de classement, de label ou de distinction. Pour chacune, une seule question : la place a-t-elle été payée, et le lecteur le sait-il en la lisant ? Toute mention qui échoue au test se réécrit ou se retire. Un examen au cas par cas avec un cabinet d’avocats d’affaires sécurise les formulations sensibles avant publication.